FRANCAIS

L'histoire en tant que science et champ d'études est en pleine mutation.
Grâce aux apports constants de l'archéologie, de la génétique, ainsi qu'à la confrontation avec d'autres sciences humaines (anthropologie, sciences sociales) ou "sciences dures" (démographie, biologie, statistiques) ce que l'on pensait acquis sur l'histoire et la généalogie des peuples est constamment enrichi et remis en question.
Ce blog a pour objet d'informer sur certaines découvertes qui modifient (ou pourraient modifier) nos connaissances sur nos ancêtres, des premiers homo sapiens jusqu'à nos grands-pères...


ENGLISH

History as a science and a field of study is undergoing significant changes.
Thanks to the contribution of archaeology, genetics, as well as exchanges with other human sciences (anthropology, social sciences) or "hard sciences" (demography, biology, statistics), historical and genealogical facts that were once considered to be established or "written in stone" are now being questioned, revised and enriched.
The aim of this blog is to inform and discuss current discoveries that modify (or could modify) what we know about our ancestors, from the first homo sapiens to our grandfathers...



samedi 14 mars 2015

Dur, dur le métier d'archéologue (bis)


Archéologue: risques et périls d'un métier de rêve

LE MONDE | • Mis à jour le | Par
        
     
 La formule résume à elle seule l'évolution du métier d'archéologue : "La pelle mécanique ne supprime pas la brosse à dents !" A travers cette remarque, Pascal Depaepe, directeur scientifique et technique de l'Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap), condense le quotidien d'un métier qui fait rêver, mais qui a aussi ses revers. Etre archéologue aujourd'hui, c'est travailler avec des engins qu'on imagine plutôt sur les chantiers du BTP. Cette mécanisation a révolutionné la profession, afin d'accroître le rendement et de limiter la pénibilité liée à une réalité intangible : pour faire revivre le passé, il faut creuser le sol, y trouver des vestiges - ossements, mobilier, pollens, traces de construction, d'activités humaines... Mais cette part du travail, même allégée par les machines, ne peut faire l'économie de la brouette, de la pelle, de la pioche, de la truelle, des outils de dentiste, maniés à même la terre, par tous les temps et dans toutes les positions, si inconfortables fussent-elles.
"L'archéologie est une activité à la fois intellectuelle et physique. Ce n'est pas le métier aventureux pratiqué par Indiana Jones dans Les Aventuriers de l'Arche perdue ", note Pascal Depaepe. Bien sûr, c'est toujours avec émotion que l'on voit une pièce encore non identifiée émerger de terre. Un simple éclat d'os ou de silex aura peut-être autant de valeur scientifique qu'une pièce d'orfèvrerie en or ou un élément de vaisselle délicat. Mais pour ces instants de découverte, quand tout s'accélère, combien d'heures et de jours moins exaltants, où le corps est soumis à la rudesse de la météo ?
Les Journées nationales de l'archéologie, organisées dans toute la France du 7 au 9 juin, permettront au grand public de découvrir plus concrètement, à travers une multitude de visites de sites, la communauté des archéologues et la diversité de leurs pratiques. L'innovation majeure a été la création en 2001 de l'Inrap, chargé de faire des diagnostics préalables à des aménagements, afin de déterminer si le site mérite une fouille approfondie. Avec ses 1 580 agents scientifiques et techniques et les 700 à 800 intervenants en CDD oeuvrant sur 1 500 diagnostics et 250 fouilles par an, c'est le principal acteur du secteur. Avec la mise en concurrence pour la réalisation de ces fouilles de sauvegarde, des sociétés privées se sont aussi constituées. Cette archéologie préventive est marquée par une contrainte de productivité : fouiller vite pour ne pas trop retarder les travaux, beaucoup d'élus considérant l'archéologie comme un frein au développement.


UNE PROFESSIONNALISATION PROGRESSIVE


La communauté archéologique compte aussi des chercheurs académiques, au sein du CNRS (environ 900 personnes), de divers organismes (muséums) et de collectivités locales. Leurs fouilles sont dites "programmées". Les contraintes de temps sont alors beaucoup plus lâches, et les campagnes s'appuient aussi sur des étudiants et des bénévoles, pour de courtes périodes. Si cette tradition de bénévolat et l'amateurisme, sous la houlette d'érudits (curés, instituteurs) ou d'acteurs académiques, ont constitué le socle de l'archéologie jusque dans les années 1970, le secteur est donc aujourd'hui largement professionnalisé. Et, comme bien des métiers moins médiatiques, il doit composer avec des risques et une pénibilité souvent occultés par le prestige des découvertes qui y sont associées.
"Cette prise de conscience des risques s'est faite à partir du moment où les archéologues se sont mis à fouiller eux-mêmes", rappelle Pascal Depaepe. A rebours d'une "vieille tradition anglo-saxonne, aux relents colonialistes, consistant à employer une vaste main-d'oeuvre locale et bon marché", comme on le voit en Egypte ou ailleurs. Avec l'archéologie préventive, confrontée au milieu du BTP, lui-même fortement encadré, "il devenait difficile de s'exonérer des règles communes de sécurité et d'hygiène", note le chercheur.
Un accident survenu le 26 août 1993 à Hénin-sur-Cojeul (Pas-de-Calais), sur un chantier du conseil général, a aussi beaucoup marqué les esprits : deux étudiants bénévoles étaient morts ensevelis dans une profonde tranchée. En 1958, José Emperaire, un américaniste du Musée de l'homme, avait péri dans des circonstances comparables au cours d'une fouille en Patagonie. Jean Guilaine, professeur émérite au Collège de France, raconte aussi son soulagement à la fin d'une fouille dans un abri sous roche dont régulièrement des fragments dégringolaient du plafond... Mais sa plus grande frayeur remonte aux années 1980, lors de l'étude stratigraphique d'une coupe de quatre à cinq mètres de haut, près de Narbonne : "C'était un milieu tourbeux, lié à un ancien étang. Il y a eu un effondrement sous lequel un collègue palynologue [spécialiste des pollens] a été enseveli. Heureusement, le conducteur de l'engin a eu la présence d'esprit de le remonter dans le godet de sa machine !"
Ces accidents et quelques autres, moins dramatiques, ont alimenté la réflexion sur la sécurité, mais les mentalités n'ont pas changé du jour au lendemain. "Il y a par exemple une solide tradition de la fouille au pied nu, réputée ne pas abîmer le sol, qui était valorisée par l'icône Leroy-Gourhan", regrette Pascal Depaepe. La prévention sur le terrain, contraignante, n'est pas toujours bien vécue. Virginie Rocher, ingénieur sécurité à l'Inrap, l'exprime en diplomate accomplie : "L'archéologue n'est pas réfractaire à la sécurité, mais il est parfois focalisé sur son objectif scientifique, passionné au point d'occulter le reste." Elle note que les jeunes archéologues sont assez attentifs aux conditions de travail, "mais sur le geste même, ils vont peut-être s'abîmer plus vite", faute d'expérience antérieure du terrain.
Aujourd'hui à l'Inrap, les tranchées sont creusées dans le strict respect de règles de talutage pour éviter les effondrements. Ces précautions conduisent à sculpter le paysage, avec la formation d'impressionnantes pyramides à degré "en creux". Dans le Nord, où l'épaisseur du loess déposé lors des dernières glaciations peut approcher quinze mètres, des techniques spécifiques ont été mises au point pour lire dans les tranchées les périodes d'occupation. "Des cages sécurisées ont d'abord été utilisées, puis des balcons métalliques qui prennent appui autour de la zone creusée", explique Marc Talon (Inrap), responsable des fouilles sur l'immense projet du canal Seine-Nord - 2 500 ha de diagnostics archéologiques - aujourd'hui en suspens.
image: http://s1.lemde.fr/image/2013/06/04/534x267/3423730_3_82c7_havrincourt-2011_5bba33abcff54bb8bb22c639c91d45d6.jpg
Havrincourt, 2011
Havrincourt, 2011 Emile Goval/INRAP
RISQUE PYROTECHNIQUE
Cette région est connue pour le risque pyrotechnique, lié aux armes de la première guerre mondiale. "Nous avons refusé de fouiller certains tronçons du projet de canal", rappelle Marc Talon, qui dénombre 140 interventions de la sécurité civile et 7 tonnes de munitions exhumées. Côté polluants, outre les gaz de combat, certains sites industriels sont redoutés : "A Amiens, une pollution au benzène nous a conduits à abandonner le chantier", rappelle Pascal Depaepe. Et dans les zones agricoles, les agents se retrouvent parfois douchés par des pulvérisations de pesticides...
Au CNRS, la question des risques est davantage prise en compte depuis la fin de la dernière décennie. "Une centaine d'archéologues ont suivi quatre sessions de formation de deux à trois jours, sur divers risques - sanitaires, géopolitiques, juridiques, de chantier...", souligne Yves Fenech, coordinateur national de prévention et de sécurité de l'organisme. Plus aucun ordre de mission n'est accordé, notamment à l'étranger, sans une évaluation de ces risques et des moyens de prévention. Les archéologues ne sont pas les seuls chercheurs concernés, mais "ils sont demandeurs, confirme Frédérique Rosenfeld, médecin de prévention au Muséum national d'histoire naturelle. Notamment sur le secourisme en milieu isolé".
Jean Guilaine souligne d'autres aléas, de nature plus politique : celui de l'enlèvement, dans des pays théâtres de conflits ou de guerres civiles. Il évoque ainsi l'ethnologue et archéologue Françoise Claustre, prise en otage entre avril 1974 et janvier 1977 dans le Tibesti, au Tchad. "Actuellement, les fouilles en Syrie, en Irak, en Afghanistan, c'est fini, regrette-t-il, notant en revanche qu'en Iran, cela a repris." Ces risques géopolitiques font l'objet d'un suivi particulier du fonctionnaire de défense placé auprès du CNRS, en lien avec le ministère des affaires étrangères. Le pillage des sites archéologiques prend aussi parfois à l'étranger des allures de grand banditisme : au Guatemala, une équipe française menacée par des pillards surarmés a ainsi dû être secourue dans la jungle par des troupes aéroportées...
Mais en France, l'ennemi principal reste la pénibilité. Aujourd'hui, les personnels portent des vêtements fluo rembourrés adaptés aux conditions météo, des chaussures ou des bottes renforcées, ils sont dotés de casques... "On dirait des scaphandriers", plaisante Jean Guilaine, qui reconnaît que toutes ces précautions ont du bon. Certes, note-t-il, "on a tous souffert d'arthrose. Mais je ne faisais du terrain que trois mois par an". Il est inquiet pour les générations actuelles, en particulier à l'Inrap, où "il y a un rendement à respecter". "A 50 ans, que va-t-on faire de ces gens-là, qui vont être transformés par le travail de chantier ?", s'interroge-t-il.


"Nous tirons la sonnette d'alarme depuis une vingtaine d'années, rappelle Pierre Pouenat, représentant CGT culture à l'Inrap. Sur les douze critères de pénibilité définis par un décret de 2011, le métier d'archéologue en présente huit : manutention et port de charges lourdes, contraintes posturales, exposition à des produits chimiques, poussières et fumées, températures extrêmes, bruits intenses, longs déplacements, gestes répétitifs."


DIVERSIFICATION DES TÂCHES


Pour prévenir l'inaptitude, une réflexion est menée depuis 2009 à l'Inrap sur la diversification des tâches, avec une règle dite du 75/25, qui vise à réserver 25 % du temps de travail hors du terrain : lavage du mobilier dégagé, préparation des rapports de fouille... Valérie Pétillon-Boisselier, directrice des relations humaines de l'établissement, reconnaît "qu'il faut continuer à réfléchir aux autres tâches hors terrain, d'autant que l'Inrap est confronté à un vieillissement de sa population". Entre dix et quinze agents ont été reconnus comme totalement inaptes par la médecine du travail. La question de la prévention de l'inaptitude est centrale dans le contrat de performance de l'établissement conclu avec l'Etat, et reste en cours de négociation avec les représentants du personnel.
Pierre Pouenat redoute que la situation ne soit encore plus critique chez les opérateurs privés : "Quand certains archéologues en CDD ne seront physiquement plus aptes, ils ne seront plus engagés : il va y avoir une casse sociale très problématique." Au sein de l'Inrap, si le partage du temps 75/25 lui semble une bonne idée, il note que même hors du terrain, le travail peut se révéler répétitif et propre à induire des troubles muscolo-squelettiques (TMS) : le lavage du mobilier pour extraire quelques pièces exploitables nécessite de tamiser des masses importantes de sédiments.
"On pourrait inverser la proportion", lâche un agent du centre Inrap de Croix-Moligneaux (Somme), visiblement lassé par des mois de travail posté - même s'il permet d'examiner à l'abri des objets extraits en bloc du sol, comme des sépultures. "Le travail de terrain ouvre droit à diverses primes, comme celles liées au repas, qui comptent dans le budget de certains agents", indique Marc Talon. "Cette question des primes de terrain (15,25 euros par repas) ne doit pas devenir un prétexte de l'employeur pour ne pas avancer sur cette diversification des tâches, qui n'en est qu'à ses balbutiements", prévient Pierre Pouenat.
Mais pour Jean-Pierre Brun (CNRS-Collège de France), le risque principal tient au décalage croissant entre les capacités d'analyse du passé, qui n'ont jamais été aussi fines et diversifiées, et le partage du temps 75/25 qui rend "illusoire" de les mettre pleinement en oeuvre en archéologie préventive. Ce décalage entre temps de la fouille et de la recherche peut induire une "usure psychologique", constate-t-il. Pour autant, par rapport aux années 1970-1980 où les vestiges archéologiques étaient sacrifiés sur l'autel de l'aménagement, les archéologues peuvent aujourd'hui exhumer les archives du passé et les conserver. "Et cela, c'est un progrès énorme !"

Demoule déconstruit le mythe des Indo-européens

La critique dans "Le Monde" du livre que je suis en train de terminer. J'espère avoir le temps de poster ma propre critique sous peu....

Indo-Européens : par ici la sortie !

LE MONDE DES LIVRES | • Mis à jour le | Par
        
     
Franchement, au premier regard, rien pour séduire. 750 pages, sujet austère : est-ce que les Indo-Européens ont vraiment existé ? La question n’empêche pas grand monde de dormir. Le lecteur, s’il est tenace, va donc s’instruire, certainement. Mais s’enthousiasmer, se passionner… voilà qui ­paraît plus qu’improbable. Eh bien, détrompez-vous ! Ce pavé signé Jean-Paul Demoule, d’une érudition épous­touflante, n’est pas seulement accessible, captivant, parfois drôle – il est explosif. Les dégâts de cette bombe à fragmentation vont être rapidement visibles dans quantité de registres – politique et idéologique, linguistique et historique, épisté­mologique et philosophique. cet ouvrage montre en effet comment la construction du mythe de l’origine « aryenne » de l’Occident est destinée à éliminer son origine juive. Voilà qui exige quelques explications.
Rappelons d’abord qui sont ces « Indo-Européens », qu’on trouve depuis deux siècles à tous les étages, du rayon « langues » au rayon « articles nazis ». Leur existence n’est qu’une pure hypothèse. Mais elle est déjà si ancienne, et devenue si féconde, en apparence, qu’une quasi-certitude paraît l’entourer. Tout a commencé au début du XIXe siècle, avec notamment la découverte du sanskrit. Les savants européens, constatant les similitudes frappantes existant dans le vocabulaire et la syntaxe du grec, du sanskrit, mais aussi de langues européennes et orientales très diverses (du suédois à l’ossète) ont imaginé, pour expliquer cette parenté troublante, l’existence d’un peuple originaire.
Ce peuple ancêtre, aïeul de ceux de l’Inde comme de l’Europe, aurait habité un premier foyer géographique – non déterminé – avant d’envahir tous azimuts, à l’aube des temps historiques, le continent européen aussi bien que le sous-continent indien. Mythes, structure sociale, représentations du monde de ces Indo-Européens auraient laissé d’innombrables traces, repérables par les sciences, dans des cultures rendues dissemblables par leur évolution ultérieure. Cette identité originaire – toujours à reconstituer à partir d’un puzzle d’indices – est devenue un pilier durable des sciences humaines. Furent édifiés, sur cette hypothèse, quantité de travaux de grammaire comparée (de Bopp à Benveniste), de mythologie comparée (Dumézil), d’étude de la protohistoire. Des politiques raciales s’en sont aussi emparées, de Gobineau à Rosenberg. Des mouvements conservateurs ou fascisants l’ont exploitée en tous sens. Mais le noyau historique passait pour fiable.

Peuple fantôme

Enfin Demoule vint. Il a tout lu, tout décrypté, examiné chaque pièce du puzzle. Avec verve, d’innombrables exemples en main, il montre qu’elles sont biaisées. Pour démonter cet immense jeu de Lego historico-politique, personne n’était mieux qualifié que ce professeur de protohistoire européenne à l’université de Paris-I, auteur de nombreux ouvrages et de centaines d’études sur le néolithique, l’archéologie, ses usages et ses mésusages. Il est formel : rien n’est solidement établi. Aucun consensus n’existe, à ce jour, sur le lieu d’origine, la langue possible ni même l’existence réelle de ce peuple fantôme. Tous les faits mobilisés se révèlent explicables autrement, par des hypothèses linguistiques et histo­riques moins romanesques, pas moins vraisemblables.
Les conséquences de ces démonstrations se révèlent vertigineuses. S’il s’agissait simplement d’établir que des échafaudages intellectuels anciens sont devenus sujets à caution, la démarche intéresserait quelques experts, non un large public cultivé. Or le livre de Jean-Paul Demoule, par sa sagacité, son ampleur et sa pertinence, s’adresse à tout lecteur concernépar le statut des sciences humaines, mais surtout, plus généralement, par les visages de l’identité occidentale, les mythes du nazisme, l’invention des Aryens, la virulence actuelle des extrêmes droites, bref, la politique au présent.
Deux leçons de ce grand livre sont à méditer. La première touche à la place de la fiction dans les savoirs : au cœur des travaux les plus savants, en linguistique comme en archéologie ou en histoire, deux siècles durant, s’est développée et perfectionnée une pure et simple légende. La seconde leçon concerne le sens et la fonction de ce mythe : construire une origine de substitution, remplacer la réalité historique de l’héritage juif du christianisme et de l’Europe par la fiction d’un peuple « aryen » originaire, porteur d’une autre religion, d’une autre langue, d’autres valeurs. Il serait absurde de soutenir que tous ceux qui ont cru àil l’existence des Indo-Européens avaient ce projet en tête, de manière claire et explicite. Mais que ce mythe d’origine soit ­fondamentalement antijuif, que son sens profond soit d’éliminer « scientifiquement » l’origine juive de l’Occident, c’est bien ce que met en lumière, avec force, ce travail colossal. Voilà pourquoi il est passionnant, explosif, et n’a pas fini de faire parler.
Mais où sont passés les Indo-Européens ? Le mythe d’origine de l’Occident, de Jean-Paul Demoule, Seuil, « La librairie du XXIe siècle », 752 p., 27 €.

Dur, dur le métier d'archéologue

La foire des fouilles

LE MONDE | • Mis à jour le | Par
        
     
Le sujet est explosif depuis dix ans. Il est revenu dans l’actualité le 5 février, quand une centaine d’archéologues en colère ont bloqué les caisses du musée du Louvre pour dénoncer « la privatisation et la marchandisation du secteur ». Ils travaillent pour l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap), entité qui appelle une explication. L’archéologue préventif fouille un site avant qu’il ne soit transformé en autoroute, en supermarché ou en musée. Calmons les fantasmes des Indiana Jones en herbe. Il s’agit d’ouvrir le sol, de mettre au jour un vestige, ou ce qu’il en reste, pendant quelques semaines, de le documenter, puis de laisser le champ libre aux tractopelles. « On fouille pour détruire », dit l’archéologue Frédéric Rossi. Cela constitue 90 % du métier en France.
Ces fouilleurs sont considérés comme « des emmerdeurs » par les élus ou promoteurs. Les premiers s’occupent des morts, les seconds des vivants. Les uns ralentissent un chantier, les autres veulent l’accélérer. Les archéologues pensent au patrimoine, les élus au coût.

« Logique du BTP »

C’est une loi de 2001, votée par la gauche, qui crée l’Inrap et impose qu’un site soit fouillé avant construction. Et une loi de 2003, votée par la droite, qui ouvre le marché aux entreprises privées. Il en existe une vingtaine en France, qui, avec 700 archéologues environ, ont croqué autour de 50 % du marché à l’Inrap et ses 2 000 agents. Les archéologues du privé ont la même formation que ceux du public, leurs entreprises doivent être agréées. Pourtant, cette concurrence aurait des effets épouvantables, selon le premier président de l’Inrap, Jean-Paul Demoule, et l’actuel, Dominique Garcia : « Une boîte n’est plus choisie pour sa qualité mais parce qu’elle travaille vite et à bas prix. Notre mission de service public est sacrifiée au profit d’une logique du BTP. » Ils ajoutent que l’Etat a préféré brider l’Inrap pour favoriser le secteur privé.
Les élus, de gauche comme de droite, sont pourtant favorables à cette concurrence. L’ex-ministre de la culture Aurélie Filippetti n’est pas revenue sur ce principe et Fleur Pellerin ne changera pas de chemin. Car ce système a de gros avantages. C’est l’aménageur qui paie la fouille et choisit l’entité qui la fera, après appel d’offres. On imagine son choix…
La crispation est à son comble car le secteur est en crise. Les grands travaux, naguère en plein essor, sont en net recul depuis deux ans. La pression des élus et aménageurs est plus forte
Les syndicats de l’Inrap stigmatisent les entreprises privées sans prendre de pincettes : agréments laxistes, prix cassés, délais réduits, emplois précaires, « profits indécents », sous-traitance à des sociétés étrangères, conditions de travail déplorables… Il est vrai que plusieurs sites ont fait les frais de fouilles bâclées. Mais les entreprises privées en ont ras le bol d’être traînées dans la boue. Eveha notamment, sans doute parce que c’est la plus grosse, avec plus de 200 salariés. Son fondateur, Julien Denis, est archéologue… et ancien de l’Inrap : « Tout ce que vous entendez est de la désinformation. On a été 30 % moins chers quand on a créé Eveha, en 2006, parce que l’Inrap facturait anormalement cher. Aujourd’hui, nous sommes 30 % plus chers qu’eux ! Et nos conditions de travail sont au moins aussi bonnes que les leurs. »
La crispation est à son comble car le secteur est en crise. Les grands travaux, naguère en plein essor, sont en net recul depuis deux ans. La pression des élus et aménageurs est plus forte. « On est passé de 600 euros par jour et par homme à 400 euros », dit Frédéric Rossi, qui, outre sa société Archeodunum, dirige le Syndicat national des professionnels de l’archéologie. Et il faut aussi compter avec les archéologues des collectivités locales.
Les opérateurs privés ont-ils provoqué une baisse de qualité des fouilles ? Oui, dit l’Inrap. Faux, répondent les intéressés. Matthieu Poux, professeur d’archéologie à l’université Lyon-II, s’en inquiète, mais constate que les rapports de fouilles restent de qualité. « Ils ont baissé depuis deux ans », pense au contraire Dominique Garcia. Le problème est qu’il est difficile de savoir vraiment ce qu’il en est. Il y a des dizaines de fouilles préventives en France chaque année. C’est l’Etat, via ses agents en région, qui est chargé d’exercer ce contrôle, mais il manque de moyens.

« Nivellement par le bas »

L’Inrap a une idée radicale pour améliorer les choses : revenir à un « pôle public de l’archéologie préventive ». Fermer les entreprises privées et que leurs 700 archéologues rejoignent l’Inrap. On n’en prend pas le chemin. Le concept de monopole n’est pas à la mode. Et puis une fusion laisse souvent pas mal de gens sur le carreau. Pas sûr encore que l’Institut soit armé pour répondre aux demandes de fouilles, d’autant qu’il n’est pas perçu comme un modèle de gestion, notamment par la Cour des comptes en 2013.
Un rapport sur l’archéologie préventive vient d’être commandé à la députée Martine Faure (PS, Gironde) avec pour objectifs, dit-on au ministère de la culture, de corriger « les dysfonctionnements », « lutter contre le nivellement par le bas » et « accentuer les contrôles » avant et après la fouille. Les dispositions retenues seront inscrites dans la loi « Culture et création », qui sera présentée en septembre. Le débat risque d’être houleux, car des élus de tous bords y verront des freins à la construction.
Donc, plutôt que de mener une guerre stérile, les archéologues de l’Inrap feraient mieux de se montrer solidaires de ceux du privé et des collectivités locales. Pour améliorer les chantiers de fouille. Défendre les contrôles. Séduire les élus qui « s’offusquent de dépenser des milliers d’euros pour juste trouver des bouteilles de Coca-Cola », dit Matthieu Poux. Défendre, enfin, leur statut : « Quand je vois un conducteur de tractopelle, protégé du froid dans sa cabine, gagner plus qu’un archéologue qui a un BAC + 5 ou même un doctorat, et qui garde le feu sacré pour 2 000 euros par mois, ça me fait mal », regrette le professeur d’archéologie.

Une mandibule nous vieillit tous...

Paléontologie : une mandibule africaine vieillit le genre humain de 400 000 ans

Le Monde.fr | • Mis à jour le | Par
        
      
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Vue de la mandibule à quelques pas de là où elle a été découverte le 29 juin 2013 par Chalachew Seyoum, un étudiant éthiopien de l'Arizona State University.
Ce n’est qu’un morceau de mâchoire muni de quelques dents mais il en dit long sur l’histoire de l’humanité. Plusieurs équipes de chercheurs décrivent ce jeudi dans les revues Science et Nature un fossile d’hominidé mis au jour dans la région de l’Afar au Nord-Est de l’Ethiopie. Datant d’il y a 2,8 millions d’années, il constituerait la trace la plus ancienne jamais retrouvée d’un représentant du genre Homo, dont fait partie l’homme moderne. Jusqu’alors, les spécialistes situaient leur apparition quelque 400 000 ans plus tard, soit il y a 2,4 millions d’années. Les conditions de cette émergence, dans un environnement naturel en pleine métamorphose, sont par ailleurs éclairées par une autre étude, aussi parue dans Science.
C’est le paléontologue éthiopien Chalachew Seyoum, de l’Université d’Etat d’Arizona, qui a mis la main sur le précieux fossile, lors d’une campagne de fouille menée en janvier 2013 sur le site de Ledi-Geraru, dans l’état éthiopien de l’Afar. Une région célèbre chez les paléontologues en raison des nombreux restes d’hominidés qui y ont déjà été découverts. Parmi ceux-ci, la célèbre australopithèque «Lucy», mise au jour en 1974 et datant d’il y a environ 3,2 millions d’années. Désigné dans le catalogue de fouilles sous le nom de «LD 350-1», le fossile de Ledi-Geraru correspond à la partie gauche de la mandibule d’un individu adulte. Deux prémolaires et trois molaires y sont toujours fixées.
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Villmoare et al.
Pour en estimer l’âge, des géologues de l’Université d’Etat de Pennsylvanie ont étudié les roches volcaniques qui l’entouraient sur le site. Leurs analyses d’isotopes radioactifs ont permis d’établir un âge d’environ 2,8 millions d’années. «La région de l’Afar, située dans la vallée du grand rift africain, connaît un phénomène d’expansion tectonique, qui a permis à ces roches vieilles de 2,8 millions d’années d’être déposées, puis exposées à l’air libre à travers un processus d’érosion et lors de l’apparition de failles géologiques», explique Erin DiMaggio, géologue à l’Université d’Etat de Pennsylvanie. Le plus vieux fossile attribué au genre Homo connu jusqu’alors, baptisé «AL 666-1», est d’ailleurs issu lui aussi de l’Afar; il date d’il y a environ 2,3 à 2,4 millions d’années.
Se penchant sur les caractéristiques de la mandibule LD 350-1, les anthropologues de l’Université d’Etat d’Arizona ont relevé certaines ressemblances avec celle d’Australopithecus afarensis, l’espèce dont fait partie Lucy: la forme fuyante du menton notamment. Une observation pas forcément étonnante dans la mesure où les spécimens les plus récents de l’australopithèque sont âgés «seulement» de 200 000 ans de plus que la mandibule de LD 350-1. Néanmoins, ce dernier possède aussi des attributs plutôt «modernes», se retrouvant beaucoup plus tard chez les représentants du genre Homo: la proportion globale de la mâchoire, les molaires fines et les prémolaires symétriques.
image: http://s2.lemde.fr/image/2015/03/04/534x0/4587480_6_ffdb_differentes-vues-de-la-mandibule-ld-350-1_2c44f2acfe9203f89b21fb7481be109a.jpg
Différentes vues de la mandibule LD 350-1.
Différentes vues de la mandibule LD 350-1. Villmoare et al.
«Jusqu’alors, la période allant de -3 à -2 millions d’années n’était documentée que par un petit nombre de fossiles. Il s’agit pourtant d’une époque cruciale pour l’évolution humaine, puisqu’elle a vu naître notre propre lignée», s’enthousiasme Brian Villmoare, de l’Université du Nevada, qui a pris part à l’étude. «Ce nouveau fossile, qui possède des caractères propres aux australopithèques et d’autres spécifiques aux premiers Homo, illustre bien la transition entre ces deux groupes, estime de son côté William Kimbel, de l’Université d’Etat d’Arizona, co-auteur de l’étude. Mais le fait que LD 350-1 présente des spécialisations typiques du genre Homo le classe avec certitude dans cette catégorie.» A la question «un morceau de mandibule est-il suffisant pour attribuer à un individu une place dans notre arbre généalogique?», le paléontologue botte en touche: «Un squelette complet ne garantit de toute façon pas l’absence de débat».
Reste à savoir ce qui, autour de -2,8 millions d’années, a déclenché la transition des australopithèques vers le genre Homo, maîtrisant mieux la bipédie et capable d’utiliser des outils de pierre. Une hypothèse couramment avancée est celle d’un changement du climat, qui aurait entraîné une aridification de l’environnement. Celle-ci aurait alors favorisé les espèces moins arboricoles et plus adaptées aux paysages ouverts de la savane. Une théorie qui semble en partie étayée par une autre étude publiée dans Science cette semaine.
Un paysage moins arboré que celui qu’a connu Lucy
Pour tirer l’affaire au clair, des paléontologues des Universités d’Etat d’Arizona et de Pennsylvanie ont étudié les fossiles de mammifères présents sur le site de Ledi-Geraru à la même époque que la mandibule LD 350-1. Ils ont ainsi découvert que la faune de cette période – des antilopes, éléphants, crocodiles et autres hippopotames – correspondait justement à celle d’un milieu ouvert et parcouru de cours d’eau, comme on peut le trouver actuellement dans le Parc national de Seregenti en Tanzanie. Un paysage nettement moins arboré que celui reconstitué en lien avec les restes de l’australopithèque Lucy. Est-ce assez pour étayer la thèse que la transformation du milieu est directement à l’origine de l’émergence du genre Homo? «Il est encore trop tôt pour l’affirmer, tempère Kaye Reed, de l’Université d’Etat d’Arizona. Il nous faut davantage de fossiles, et c’est pourquoi nous continuons nos recherches sur le terrain.»
Outre l’époque et la cause de leur émergence, la séquence précise de d’apparition des premiers Homo et les différents acteurs impliqués continuent aussi à faire débat. «Nous savons qu’il y a 2 millions d’années, trois espèces d’Homo vivaient en Afrique: Homo habilis, Homo rudolfensis, et sans doute des représentants précoces de Homo erectus», indique Fred Spoor, du University College de Londres. Pour clarifier les liens de parenté entre ces différents espèces, l’anthropologue a eu l’idée de reconstruire virtuellement le fossile du premier Homo habilis décrit en 1964, et de le comparer aux restes d’autres représentants du genre Homo.
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Ses résultats, publiés dans la revue Nature de manière concomitante aux études de Science, confirme la grande diversité du genre Homo. Surprise: ils suggèrent aussi l’existence d’un ancêtre commun au genre Homo qui aurait vécu il y a plus de 2,3 millions d’années. Est-il possible que ce dernier soit l’hominidé découvert à Ledi-Geraru? «Grâce à notre reconstitution digitale d’Homo habilis, nous pouvions nous faire une idée de la nature de son ancêtre, mais aucun fossile existant ne lui correspondait jusque-là, dit Fred Spoor. C’est alors que la mandibule de LD 350-1 est arrivée comme « sur demande », offrant effectivement un lien possible entre Autralopithecus afarensis et Homo habilis. C’est vraiment une belle découverte!»

Le monde celte

Découverte d’une tombe celte exceptionnelle

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    Sur le chaudron mis au jour à Lavau (Aube), une anse est décorée d'une tête du dieu grec Achéloos. Crédits : Denis Gliksman / Inrap
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    Le chaudron en cours de dégagement. Crédits : Denis Gliksman /Inrap
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    Vue aérienne de la fouille conduite par l'Inrap à Lavau (Aube). Crédits : Denis Gliksman /Inrap
       
        
C’est en bordure d’un rond-point, non loin d’un alignement de préfabriqués et en prévision de l’extension de la zone d’activités commerciales (ZAC) de Lavau (Aube), que les chercheurs de l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap) fouillent, depuis l’automne, un vaste site funéraire. Les premières sépultures remontent à l’âge du bronze, autour de 1 400 avant J.-C., et l’usage du site à des fins d’inhumation ne semble avoir cessé qu’au début de l’ère chrétienne. Les chercheurs ont surtout mis au jour une tombe princière celte du Vsiècle avant notre ère, qui s’annonce comme l’une des plus spectaculaires jamais exhumées, appartenant à la culture dite du Hallstatt (entre –800 et –450).
Cette découverte, rendue publique mercredi 4 mars, est qualifiée d’« exceptionnelle » par les archéologues, tant par les dimensions du tumulus (de 30 à 40 mètres de diamètre) qui devait recouvrir la chambre mortuaire, que par la qualité du matériel mis au jour. Et le caveau de 14 m2, dont la fouille n’est pas achevée, recèle encore, sans doute, de nouvelles surprises.
Les fouilleurs ont déjà découvert des objets qui font de la tombe de Lavau un analogue de celles de Hochdorf (Allemagne) ou de la célèbre tombe de Vix (Côte-d’Or), découverte en 1953 à quelque 70 km de là.

Les caprices du prince

Un chaudron de bronze d’environ un mètre de diamètre, finement ouvragé, et dont les quatre anses sont ornées de têtes cornues du dieu grec Achéloos, est la pièce majeure des vestiges sortis de terre. Huit têtes de lionnes tirant malicieusement la langue ornent également le pourtour de ce chef-d’œuvre de la métallurgie du bronze. « Nous pensons que ce chaudron est de facture probablement étrusque, ou peut-être grecque », dit l’archéologue Emilie Millet, responsable du mobilier.
D’autres objets de prestige, la plupart en provenance du monde méditerranéen, témoignent du pouvoir économique et politique du seigneur celte inhumé là voilà quelque vingt-cinq siècles. En particulier, le vase à boire, de fabrication grecque – ou œnochoe – retrouvé dans le chaudron, est une pièce sans équivalent. Cette céramique attique à figures noires, utilisée pour prélever le vin dans le chaudron au cours du banquet, est rehaussée, à son pied et à sa lèvre, d’une tôle d’or finement travaillée.
« Même dans les riches tombes grecques, on ne retrouve pas de tels objets », note l’archéologue Dominique Garcia, professeur à l’université d’Aix-Marseille et président de l’Inrap, pour qui les artisans grecs ont peut-être adapté leur production auxcaprices du prince barbare.
L’origine grecque de l’objet est certaine. Dionysos y est représenté dans une scène de banquet, allongé sous une vigne face à un personnage féminin. D’autres éléments de vaisselle liés à la consommation de boissons alcoolisées et à la pratique grecque du banquet – le symposium – ont été retrouvés. Notamment, une cuillère d’argent et d’or permettait de filtrer le vin des aromates avec lesquels il était mélangé.
Le sexe du défunt n’est toujours pas connu avec certitude – certains de ses ossements affleurent dans le caveau, mais ils n’ont pas encore été dégagés. Toutefois, la présence d’un poignard de bronze plaide pour un prince et non, comme ce fut le cas dans la tombe de Vix, pour une princesse. Mais, que le défunt de Lavau soit un homme ou une femme, le mobilier funéraire suggère une forme d’acculturation des élites celtes de cette époque aux pratiques du monde méditerranéen.
La richesse et le pouvoir de ces princes de la période du Hallstatt s’expliquent par leur situation stratégique, dans les hautes vallées de la Seine, de la Saône, du Rhin ou du Danube, d’où ils contrôlaient les échanges commerciaux entre le nord de l’Europe et la Méditerranée. « Létain et l’ambre de la Baltique étaient deux denrées très recherchées en Méditerranée », note M. Garcia.Cadeaux diplomatiques ou fruits de droits de passage prélevés par les maîtres de ces principautés du centre de l’Europe, des objets de prestige du monde méditerranéen apparaissent dans le mobilier funéraire celte avec l’établissement et l’essor des colonies grecques occidentales. Marseille, fondée vers – 600, devient, deux à trois générations plus tard, une puissance économique incontournable et une porte d’entrée vers l’intérieur de la Gaule.
De manière énigmatique, les splendeurs du Hallstatt disparaissent brutalement vers –450. Le début d’urbanisation, entamé quelques décennies auparavant sous l’influence grecque, s’interrompt. Les premiers sites urbains européens sont désertés à cette époque, signe d’une rupture culturelle majeure largement inexpliquée.
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Vue aérienne de la fouille conduite par l'Inrap à Lavau (Aube).
Vue aérienne de la fouille conduite par l'Inrap à Lavau (Aube). Denis Gliksman / Inrap.
A Lavau, les sépultures plus anciennes mises au jour montrent l’évolution des pratiques funéraires et notamment l’incinération des défunts. Une vingtaine d’urnes contenant des esquilles et des cendres remontent à l’âge du bronze, du XIVsiècle au Xsiècle avant J.-C., et étaient enterrées au centre de tumulus circulaires.
Ceux-ci restaient de taille modeste par comparaison avec le monument du prince hallstattien. Le tertre, érigé au-dessus du caveau du prince celte, a réuni les structures funéraires antérieures dans un même ensemble d’une emprise d’environ 7 000 m2, ceinturé par un profond fossé et une palissade. « Il s’agissait d’un monument de plusieurs mètres d’élévation qui devait, à l’époque, fortement marquer le paysage », explique Bastien Dubuis, l’archéologue responsable des fouilles. Cette grande structure a dû demeurer visible et imposante pendant de nombreux siècles et sans doute être durablement un lieu de mémoire. Des monnaies romaines y sont retrouvées, de même qu’une tombe d’enfant tardive (IIe siècle de notre ère). Ce n’est sans doute qu’au Moyen Age, estime M. Dubuis, que l’ensemble monumental a dû être écrêté, pour que le terrain soit rendu à l’agriculture. Aujourd’hui dévolu à l’extension de la ZAC, il devrait prochainement quitter la fonction agricole pour se plier au règne du préfabriqué.