FRANCAIS

L'histoire en tant que science et champ d'études est en pleine mutation.
Grâce aux apports constants de l'archéologie, de la génétique, ainsi qu'à la confrontation avec d'autres sciences humaines (anthropologie, sciences sociales) ou "sciences dures" (démographie, biologie, statistiques) ce que l'on pensait acquis sur l'histoire et la généalogie des peuples est constamment enrichi et remis en question.
Ce blog a pour objet d'informer sur certaines découvertes qui modifient (ou pourraient modifier) nos connaissances sur nos ancêtres, des premiers homo sapiens jusqu'à nos grands-pères...


ENGLISH

History as a science and a field of study is undergoing significant changes.
Thanks to the contribution of archaeology, genetics, as well as exchanges with other human sciences (anthropology, social sciences) or "hard sciences" (demography, biology, statistics), historical and genealogical facts that were once considered to be established or "written in stone" are now being questioned, revised and enriched.
The aim of this blog is to inform and discuss current discoveries that modify (or could modify) what we know about our ancestors, from the first homo sapiens to our grandfathers...



mardi 20 décembre 2016

Les amateurs d'histoire sur You Tube

article publié dans "Le Monde" du 16 décembre 2016

Professeurs, étudiants, amateurs... ils refont l’histoire sur YouTube

Après la physique, la littérature ou le cinéma, les chaînes de vulgarisation historique sur la plateforme de vidéos rencontrent aussi leur public.
LE MONDE | • Mis à jour le | Par
             

Sur la chaîne YouTube « Confessions d’histoire », des acteurs dirigés incarnent des personnages historiques tels que Jules César, Vercingétorix ou encore Aliénor d’Aquitaine.
Jeune doctorante en histoire qui relooke les stars de la mythologie, personnages inspirés de l’humour Kaamelott (série télévisée sur la légende arthurienne) défilant dans un confessionnal de téléréalité, professeur beau gosse ironique qui aborde néanmoins des sujets sérieux... Les chaînes d’histoire se sont multipliées depuis 2014 sur la plateforme de vidéos YouTube, s’inscrivant dans le même mouvement que les chaînes de vulgarisation scientifique (« E-penser » ou « DirtyBiology »), littéraire avec les « booktubeuses » et philosophique (« Coup de phil »). Professeurs, étudiants ou encore amateurs se mettent ainsi en scène pour raconter l’histoire, la vulgariser, la rendre sexy.  
« C’est une tendance forte qui se confirme en France. Depuis quatre ans, les contenus d’éducation ont émergé sur YouTube et ont rencontré très rapidement leur public, même les chaînes qui ont des sujets de niche. Il existe aussi des chaînes outre-Atlantique mais on peut dire que cet engouement est une spécificité française », explique Charles Savreux, responsable de la communication de YouTube France.
Benjamin Brillaud, créateur de la chaîne Nota Bene en 2014, peut désormais compter sur plus de 438 000 abonnés. Ce ne sont pas les dix millions d’abonnés de l’humoriste Cyprien, mais il s’agit des mêmes codes : humour, dérision, détournement et interactivité via les commentaires des « viewers », ces spectateurs de YouTube.
« L’histoire, ça peut être chiant, je tenterai de vous transmettre ma passion à travers des anecdotes toujours plus croustillantes les unes que les autres, et sans vous gaver de dates », annonce en toute transparence Benjamin Brillaud dans la bande-annonce de sa chaîne, qui veut se démarquer du ton professoral. « L’histoire qui fonctionne et qui attire, c’est l’histoire anecdotique, pas l’histoire problématisée telle qu’elle est pratiquée par les historiens », confirme Julia Bellot, auteure d’un dossier sur ce sujet pour le magazine L’Histoire.

Vidéos parfois utilisées en classe

Comme Benjamin Brillaud, Ugo Bimar n’est pas historien de formation. Il est l’auteur d’une websérie humoristique « Confessions d’histoire » qui parodie l’émission de téléréalité de TF1 « Confessions intimes ». Dans une interview, l’auteur affirme que dans ses vidéos, rien n’est inventé, « tout est sourcé ». « Lorsqu’il y a des sources contradictoires, c’est simple, je prends celle qui me fait le plus marrer. » Quitte à perdre sa crédibilité ? « Cette chaîne se différencie car elle s’éloigne des codes internet et parodie ceux de la télévision. L’auteur n’en fournit pas moins un travail de source très sérieux », juge Julia Bellot.
Un travail qui peut être parfois utilisé en classe par les professeurs. Karl Zimmer, enseignant d’histoire-géographie dans un lycée du Mans, utilise certaines chaînes YouTube comme matériel pédagogique. « Il y a plusieurs façons d’utiliser ces vidéos, elles peuvent être en introduction d’un cours magistral, à visionner après les cours pour aller plus loin, ou avant les cours, selon le principe de la classe inversée », détaille-t-il.
Voici quelques chaînes que nous vous avons repérées :

Confessions d’histoire

C’est l’une des chaînes qui n’adopte pas le code YouTube du stand up filmé chez soi. Ici, ce sont des acteurs dirigés qui incarnent des personnages historiques tels que Jules César, Vercingétorix, Aliénor d’Aquitaine, etc. Le parti pris de l’auteur, Ugo Bimar, est celui d’une vraie websérie très inspirée par l’humour de Kaamelott et ses chevaliers bras cassés. Les monologues sont savoureux et les épisodes bien construits. Extrait d’un monologue d’Aliénor : « Pire qu’un moine ce Louis, nous dans le sud, on aime, la fête, la vie et le vin », lâche « la peste » d’Aquitaine. Ou Louis VII, qui tente de récupérer sa belle avec cette phrase devenue mythique « Aliénor si tu reviens j’annule tout ! ».

Nota bene

Quel professeur a déjà évoqué en cours la vie privée des papes ? Peut-être un peu trop risqué, si l’on en croit cet épisode de Nota Bene : « les cinq papes les plus rock’n’roll de l’histoire ». Benjamin Brillaud, star des youtubeurs d’histoire, y détaille en effet la vie romanesque des souverains pontifes. On y apprend qu’Etienne VI (896-897) a intenté un procès à Formose, son prédécesseur qui avait la caractéristique principale d’être déjà mort… que Serge III (904-911) a eu une maîtresse de 13 ans, Marozia, ou que Jean XII (955-964), considéré comme l’un des pires papes de l’histoire, préférait faire la guerre et coucher avec les femmes de ses rivaux, de ses amis, sa nièce ou la compagne de son père.

Parlons Y stoire

Pour plus de sobriété, voici l’œuvre d’un professeur alsacien qui en plus d’enseigner l’histoire-géographie réalise des vidéos, comme autant de compléments audiovisuels de ses cours. Dans un registre plus classique que les autres youtubeurs d’histoire, Baptist Cornabas travaille sur une narration précise sur fond de cartes géographiques et vidéos.

C’est une autre histoire

La « réception de l’Antiquité » ne vous évoque rien ? « Non ne zappe pas ! », exhorte Manon Bril, la youtubeuse de 28 ans qui tutoie son « viewer », partage ses codes, sa langue et sa pop culture, pour lui expliquer comment les figures de la mythologie ont été réinterprétées au fil du temps. Cette doctorante à l’université de Toulouse innove en se filmant à l’extérieur devant des murs tagués et sur fond de hip-hop. Extrait de l’une de ses vidéos : « Cette fois-ci, c’est Aphrodite qu’on va relooker. Et on va commencer par casser certains clichés gnangnan sur la déesse, parce que l’amour OK, mais là c’est de cul dont il est question. Et même de violence. Bref, couchez les enfants et démarrez la vidéo ! »

On va faire cours

Un prof beau gosse, sorte de Frédéric Beigbeder aux cheveux mi-longs, chemise et veste cintrée, Monsieur Baf, n’arrive pas faire son cours parce qu’il est sans cesse interrompu par ses étudiants. Ainsi, un cours qui devait porter sur « la circulation des tissus peints du Pacifique en Normandie de 1748 à 1801 » se transforme en longue digression sur l’Ordre des Templiers, avec pour point de départ les gros arrangements avec l’histoire du film Benjamin Gates et le trésor des Templiers. Extrait : « C’est sûr qu’un moine en bure qui fait du fromage ça fait vachement moins rêver les scénaristes qu’un BG [beau gosse] en armure qui se bat au nom de Dieu ».
 

jeudi 15 septembre 2016

SARDINIAN DNA SAMPLES STOLEN

ARTICLE FROM "THE GUARDIAN" SEPTEMBER 16TH

Thousands of Sardinian DNA samples go missing from research laboratory
Italian prosecutors investigate alleged theft of 14,000 test tubes that could hold the secret to why residents live such long lives.
 
Italian prosecutors have opened an investigation into the alleged theft of thousands of DNA samples from a research laboratory in Sardinia that had been collected more than a decade ago as part of a study into longevity.
The launch of the inquiry comes weeks after rights to the DNA samples were apparently sold to a British biotechnology company called Tiziana Life Sciences in a bankruptcy deal that has been vigorously opposed by some citizens and local politicians.
Biagio Mazzeo, the prosecutor heading the investigation, said about 14,000 test tubes had disappeared from the laboratory in Perdasdefogu. Other blood samples remained in the lab.
The question of who owns the samples that were allegedly stolen is murky: they were essentially collected by two companies that used to work together and have since parted ways.
Mazzeo told the Guardian that he suspected the samples had been taken without authorisation by someone who had access to the lab, because there was no sign of forced entry. The alleged theft was discovered in August and made public in press reports this week, but investigators said it was unclear when the samples disappeared.
The alleged theft is an intriguing twist to a complicated story that started decades ago, when more than a dozen towns in the hilly eastern region of Sardinia caught the attention of geneticists and longevity experts, who found that residents there lived extremely long lives.
As with other areas where people are known for their longevity, referred to as “blue zones”, scientists have sought to study the genes and lifestyles of the population to help determine whether any single or multiple factors have contributed to locals’ lengthy lives.
In Sardinia, multiple DNA databases were created by competing scientists who hoped to find one or more genes that could explain the phenomenon. Similar DNA databases, including one created in Iceland, have yielded possible medical breakthroughs in areas such as the study of heart disease, and could become increasingly valuable in the race for medical advances and cures.
Mazzeo told the Guardian that the missing samples were the property of Parco Genetico, a publicly funded company that was recently purchased by a private Sardinian citizen named Piergiorgio Lorrai, who told the Guardian in August that his role was to safeguard the DNA and protect local citizens from being exploited.
Parco Genetico used to work closely with a privately funded company called Shardna, which was forced to file for bankruptcy after a previous owner came under financial pressure to sell the group. Shardna’s assets were sold to Tiziana, which last month told the Guardian it believed the DNA samples in Perdasdefogu were part of its acquisition.
For years, the laboratory has been managed by one employee, who reportedly discovered the theft on 10 August.
Tiziana’s purchase of the DNA samples from Shardna for €258,000 (£220,000) angered some Sardinians, who say thousands of residents agreed to donate their DNA for research for altruistic purposes and never offered written consent to allow the DNA to be sold to a for-profit pharmaceutical research company. In turn, Tiziana has said its purchase was part of a routine bankruptcy proceeding and has received the blessing of an Italian bankruptcy court.
Tiziana said its executives were not available for comment. The company has said its purchase of the DNA database could help spur valuable research into ageing and disease.

jeudi 11 août 2016


Earliest Americans could not have arrived by dry land, study indicates
Research shows that ice age corridor between Siberia and Alaska would have been too inhospitable a migration route, contradicting longstanding theory.
 
The first Americans – the earliest people to cross from Siberia to Alaska and begin the colonisation of two vast continents linked by a narrow isthmus – could not have simply followed the deer and the buffalo across dry land during the last ice age 13,500 years ago. They would have been in the right place, but at the wrong time, a new study shows.
What is now the Bering Strait would indeed then have been dry land. There was, as scientists have known for many years, an open 1500km corridor of grassland between two great ice sheets that would have made migration deep into North America possible.
But, according to a new study in Nature, this route wasn’t fully open for traffic until 12,600 years ago.
This means the very first pre-Columbian settlement of America, perhaps by people known to archaeologists as the Clovis culture, must have been either by sea, or by hugging the Pacific shoreline, long before the ice sheets retreated and the ocean closed in to flood the Bering Strait and separate the Old World from the New.
Studies based on radiocarbon dating, pollen, fossils and ancient plant and mammal DNA from lake sediments, found that before 12,600 years ago, there were no grasses, trees, bison, woolly mammoth or rabbits to serve as food and shelter along the corridor.
 
“The bottom line is that, even though the physical corridor was open by 13,000 years ago, it was several hundred years before it was possible to use it,” said Eske Willerslev, an evolutionary geneticist from the University of Copenhagen, St John’s College Cambridge and the Wellcome Sanger Institute.
“That means the first people entering what is now the US, Central and South America must have taken a different route. Whether you believe these people were Clovis, or someone else, they simply could not have come through the corridor, as long claimed.”
The corridor ran eastward of the Canadian Rockies between two great and retreating sheets of ice, and would have first been steppe, grazed by bison and woolly mammoth, and then a “parkland” of trees supporting moose, elk and bald-headed eagles. There would have been fish in the lakes. Around 10,000 years ago, the landscape was claimed by forests of spruce and pine. The ice cap retreated, sea levels rose and the Americas were cut off from the rest of the world. Later hunter-gatherers from Asia travelled down the corridor and differentiated into a wide range of peoples and cultures, to lose contact with the Old World for more than 9,000 years.
“What nobody has looked at is when the corridor became biologically viable,” said Willerslev. “When could they actually have survived the long and difficult journey through it?”
He and colleagues sampled DNA from the muds of Charlie Lake in British Columbia, and Spring Lake in Alberta, sites along the corridor, for traces of surviving DNA that would have accumulated with animal excrement and plant tissue.
The sequences told their own story. Before about 12,600 years ago, the region would have been inhospitable. But since a prehistoric people with distinctive stone tools had already colonised what would become the United States 13,000 years ago, they must have come by another route: perhaps along the shoreline of Alaska and Canada, over beaches, dunes and estuaries long since covered by the Pacific Ocean. How they did this is speculative: there is no evidence from that era of any boat travel.
But Mikkel Winther Pederson, of the University of Copenhagen Centre for Geogenetics, and a co-author, sees a possible parallel with the modern Inuit peoples of the Arctic region, who find their food and skins both on land and at sea.
“In caves along the coast archaeologists have found evidence of bear and reindeer dating back 16,000 years; this suggests that the coastal route would have been open earlier for human migration,” he said.
“However, as the coastlines at this time have been inundated by the sea level rise the majority of the archaeology is now underwater.”

Article published in "the Guardian" August 10th 2016

vendredi 20 mai 2016

La continuité des élites économiques florentines sur six siècles

A Florence, les riches restent riches depuis 6 siècles

LE MONDE | • Mis à jour le | Par
Florence est, depuis toujours, la ville des ambitieux et se caractérise par l’inébranlable richesse de sa bourgeoisie.

Il s’en est passé des choses à Florence, depuis la Renaissance : les Médicis ont (re)pris le pouvoir, puis l’ont (re)perdu, la ville est devenue la capitale du grand-duché de Toscane, bientôt tombé dans le giron du royaume d’Autriche.
Conquise par Napoléon Ier puis intégrée au royaume d’Italie, Florence a finalement connu (comme le reste de l’Italie) le fascisme, puis son renversement. Florence est, depuis toujours, la ville des ambitieux. Le dernier en date s’appelle Matteo Renzi, maire entre 2009 et 2014 et devenu, à 39 ans, le plus jeune président du conseil de l’histoire de l’Italie.
L’histoire de Florence a une autre facette, nettement plus constante : c’est l’inébranlable richesse de sa bourgeoisie. Pour illustrer cela, deux économistes italiens, Guglielmo Barone et Sauro Mocetti, ont comparé les revenus des contribuables florentins en 1427 avec ceux de 2011. Une recherche rendue possible par un recensement de près de 10 000 contribuables réalisé au XVe siècle, avec noms et prénoms du chef de famille, métier et revenu financier.
Environ 900 noms de ce recensement existent toujours à Florence, et, les patronymes toscans étant relativement singuliers, les auteurs ont considéré que sur les 52 000 habitants portant ces noms aujourd’hui, certains avaient des chances d’être les descendants de ceux qui le portaient en 1427.

Dynasties

Leur étude montre une persistance significative des revenus dans les familles florentines. Les descendants des familles les plus aisées sont toujours les plus riches.
« Ceux qui gagnent le plus parmi les contribuables actuels étaient déjà au sommet de l’échelle socioéconomique il y a six siècles. »
Sur les cinq familles ayant les plus hauts revenus en 2014, quatre faisaient déjà partie des 3 % les plus riches en 1427. Ces quatre familles appartenaient à la corporation des cordonniers et des avocats.
Les économistes en arrivent à une seconde conclusion : l’existence de « dynasties » professionnelles à Florence. La probabilité d’appartenir aujourd’hui aux métiers « d’élite » (banquier, avocat, médecin) est plus élevée chez ceux dont les ancêtres exerçaient déjà ces métiers en 1427.
L’autre singularité de cette découverte est qu’elle constate une persistance forte des revenus pour l’ensemble de la population. Les 33 % les plus riches de Florence en 1427 ont statistiquement des chances d’être encore plus riches aujourd’hui. Cela correspond à un groupe social plus vaste que la seule catégorie des princes et des ducs de l’ancienne cité.

L’ascenseur social ne traverse pas le siècle


Les vieille maisons florentines le long de l’Arno servaient au commerce.
La principale conclusion de ce document est qu’il y a moins de mobilité économique sur le long terme qu’on pourrait le penser en observant l’évolution socioéconomique des familles à court terme. En effet, les études sur ce phénomène observent plutôt les changements sur une génération, comparant les revenus des pères avec ceux des fils. Elles tendent à montrer que la mobilité économique varie d’un pays à l’autre, mais comme le rappelle Vox, même dans les pays où les transferts de capital sont importants (ou la redistribution des richesses est faible) la mobilité économique est plutôt importante.
En 1986, les économistes Gary Becker et Nigel Tomes concluaient que « presque tous les avantages et les désavantages des revenus des ascendants sont balayés en trois générations. »
A Florence, la persistance intergénérationnelle des revenus est très forte, même en tenant compte du fait que la mobilité sociale en Italie est plutôt faible comparé au reste de l’Europe, notamment aux pays scandinaves. Comme l’explique Vox, le moyen le plus simple d’expliquer cette découverte est de conclure que les schémas de mobilités à court terme ne peuvent pas être projetés sur des périodes de temps très long, notamment parce que le lien entre le revenu et le statut social est variable.
Dans un cas de figure fréquent, un individu peut bénéficier du capital culturel et économique de ses parents ou bien choisir une profession intellectuelle ou artistique où il gagnera moins d’argent. Mais la persistance d’un capital culturel, la transmission de biens et l’accès à un réseau professionnel familial peuvent permettre d’expliquer comment, sur plusieurs générations, la richesse se maintient en dépit des choix individuels d’entrer ou de sortir de tel ou tel corps professionnel, promettant de forts revenus.

Et le lien vers l'article original

vendredi 13 mai 2016

Le rôle et la méthode de l'historien

intéressante mise en perspective du travail de l'historien paru dans le journal "le Monde"

Patrick Boucheron : « La recherche de l’identité est contraire à l’idée même d’histoire »

LE MONDE CULTURE ET IDEES | • Mis à jour le | Propos recueillis par
             
L’historien Patrick Boucheron,  chez lui, à Paris, le 14  septembre.
L’historien Patrick Boucheron vient d’être nommé au Collège de France, à la chaire «  Histoire des pouvoirs en Europe ­occidentale (XIIIe-XVIe siècle)  ». Ce grand médiéviste, qui travaille sur l’histoire urbaine de l’Italie du Moyen Age, revient dans ce long entretien sur le métier d’historien. Il est l’auteur, ­entre autres, de Conjurer la peur  : Sienne 1338, un « essai sur la force politique des images » (Seuil, 2013), mais aussi de nombreux travaux de réflexion sur l’écriture de l’histoire et, plus récemment, d’un ­essai coécrit avec l’écrivain Mathieu ­Riboulet sur les attentats de janvier, ­Prendre dates. Paris, 6 janvier - 14 janvier 2015 (Verdier, 144 p., 4,50 €).
Dans votre livre sur Georges Duby, vous rappelez que ce grand historien se méfiait des théories et voyait son métier comme un « art », avec des ­règles, une pratique éclairée par une méthode. A-t-elle beaucoup changé au cours des siècles ?
L’histoire est un art de la pensée, mais c’est d’abord comme méthode qu’elle se fait reconnaître socialement  : elle repose sur des règles destinées à constituer un savoir que je qualifierais volontiers de ­robuste. Contrairement à ce que l’on proclame régulièrement, les grands principes qui gouvernent l’administration de la preuve, la production du fait, son interprétation et l’écriture des chaînes de causalité qui le mettent en intrigue n’ont guère changé  : malgré la révolution ­numérique qui bouleverse les conditions d’accès à la documentation, les historiens d’aujourd’hui travaillent en gros comme Charles Seignobos et Charles-Victor Langlois, dont l’Introduction aux études historiques date de 1898. Cette méthode ressortit à la fois à une éthique de l’exactitude documentaire et à une politique de l’engagement intellectuel.
Comment la définiriez-vous ?
L’histoire ne préexiste pas au travail de l’historien, il faut la reconstituer à partir de traces laissées par des intrigues, selon l’expression bien connue de Paul Veyne. Mais c’est un historien beaucoup plus classique, Henri-Irénée Marrou, qui décrit cette méthode en 1954 dans son livre De la connaissance historique (Seuil, 1975)  : «  Nous connaissons du passé ce que nous croyons vrai de ce que nous avons compris de ce que les documents ont conservé.  »
Déplions cette formule à rebours. Il convient donc préalablement que les ­documents aient conservé quelque chose. Cette précision est moins triviale qu’elle n’y paraît, et pas seulement pour les périodes anciennes. Car le travail de l’historien est à la fois de collecte archivistique et d’interrogation sur les ­conditions mêmes de la production documentaire. Autrement dit, l’historien ne se contente pas d’accueillir l’archive comme une aubaine, mais se pose la question qui est la base de toute enquête scientifique  : pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Emmanuel Le Roy Ladurie ne pourrait pas décrire l’ordinaire des jours à Montaillou, un village occitan, au début du XIVe siècle, si un événement extraordinaire ne venait ­brutalement le mettre au jour  : l’irruption fracassante d’un inquisiteur au ­village. On dit banalement que les gens heureux n’ont pas d’histoire ; disons qu’ils font peu d’archives. Pour qu’il y en ait, il faut que quelque chose se passe – et ce quelque chose a toujours à voir avec le pouvoir.
«  Ce que nous avons compris de ce que les documents ont conservé.  » Là, Henri-Irénée Marrou n’évoque pas seulement le déchiffrement des écritures anciennes, l’effort de traduction, la contextua­lisation ou encore la mise en perspective avec un univers de valeurs qui nous est devenu étranger. Comprendre le passé, c’est ramener ses traces à soi, les prendre avec soi – et il y a dans ce geste compréhensif une dimension éthique qui fait de la pratique historienne un ­effort ­continu pour réduire l’altérité. En comprenant, je relativise  : mon point de vue n’est plus souverain, mais dans le même temps je ne suis plus seul. La spécificité de l’histoire est son anachronisme constitutif  : on parle d’un temps où l’on n’était pas, mais on est soi-même dans le temps. Voici pourquoi, comme le dit Georges Duby, l’histoire continue  : les mêmes documents sont compris différemment au fur et à ­mesure que passe le temps.
Reste un dernier tamis  : il faut les «  croire vrai  », c’est-à-dire les soumettre au crible de la critique. Celle-ci a une longue tradition, depuis l’humaniste ­Lorenzo Valla démontrant en 1440, par des arguments philologiques, que la ­donation de Constantinétait un faux, jusqu’au médiéviste Arthur Giry, professeur de diplomatique à l’Ecole des chartes, qui fit de même en 1899 avec un ­document forgé pour accuser le capitaine Dreyfus – le fameux « faux Henry ». Ce dernier exemple montre ­assez combien il serait irresponsable aujourd’hui de baisser la garde en ce qui concerne cette exigence du métier d’historien  : démêler le vrai du faux.
Depuis quelques décennies, l’histoire connaît une période de réflexivité ­critique  : elle se raconte en train de se faire. Est-ce nouveau ?
L’autoréflexivité est effectivement la seule nouveauté de méthode de l’histoire contemporaine. Aujourd’hui, un historien considère qu’il doit expliquerau lecteur les raisons pour lesquelles il construit son sujet et se construit lui-même comme sujet de ce qu’il s’apprête à raconter. Non par vanité ni par narcissisme, mais par esprit de responsabilité. Prenons le cas d’un livre que j’aime bien, ­celui d’Alessandro Stella sur La Révolte des Ciompi, des travailleurs de la laine, à ­Florence, en 1378. Dans les premières ­lignes de son introduction, Stella raconte avoir participé à des révoltes ouvrières en Italie, dans les années 1970. Il ne prétend pas que cela lui donne un privilège de compréhension sur les tumultes de l’Italie médiévale, mais il reconnaît le ressort de son désir de savoir. Il dit à son lecteur  : je vais vers cet endroit car je suis celui-là, et je vous dois, à vous, cette précision car il vaut mieux placer ses idées devant soi que de les garder derrière la tête.
Disons que c’est plus explicite que le «  J’ai passionnément aimé la Méditerranée, sans doute parce que venu du Nord, comme tant d’autres, après tant d’autres  » qui ouvre le grand livre de Fernand ­Braudel en 1946 (La Méditerranée et le Monde méditerranéen à l’époque de Philippe II, Armand Colin, 1990). C’est qu’entre-temps les historiens ont assimilé les leçons des sciences sociales, de la littérature, et peut-être aussi de la psychanalyse, qui les obligent à clarifier leur point de vue, à en désigner le lieu. Voyez Stéphane Audoin-Rouzeau dans Quelle histoire. Un récit de filiation (1914-2014), paru en 2013 (Seuil). Il traque les origines familiales de sa vocation historienne, ce désir de filiation qui a décidé, à son insu, de sa ­volonté de «  viser la Grande Guerre dans son œil  ».
Vous dites que l’histoire permet de faire que notre histoire «  devienne moins évidemment nôtre  ». Cette discipline peut parfois rendre les choses moins familières, voire moins ­compréhensibles ?
Oui, bien sûr. On croit souvent que l’histoire aide à se retrouver, à réassurer son identité. Je pense, au contraire, qu’elle permet de découvrir au loin des familiarités surprenantes, ou à l’inverse de deviner, en nous-mêmes, une étrangeté inaperçue – c’est-à-dire de faire en sorte que l’on ne s’y retrouve plus ! Il s’agit, pour le dire avec François Hartog, d’opacifier l’évidence de l’histoire. Elle permet de battre continuellement les cartes de la familiarité et de l’étrangeté.
Est-ce une caractéristique que vous ­retrouvez dans l’«  histoire globale  », un courant né dans les années 1980 aux Etats-Unis qui propose de grands ­récits, sur la longue durée et sur de vastes espaces ? Elle a pour ambition, justement, de lutter contre l’européocentrisme en « décentrant le regard », et donc en créant cette étrangeté dont vous parlez.
Tout dépend si l’historien considère le monde comme échelle ou comme expérience. Dans le premier cas, cela donne le courant qu’on peut appeler de l’histoire globale. J’ai beaucoup d’admiration pour ses pionniers, qui furent en France ­Fernand Braudel ou Pierre Chaunu, parcourant à grandes enjambées les longues durées du continent eurasiatique, de la mer du Nord à la mer de Chine. Mais une telle démarche risque toujours d’universaliser notre point de vue particulier d’Occidental en construisant de vastes fresques sur le modèle de l’histoire universelle. Elle s’éloigne de l’administration de la preuve et produit souvent de grands ­récits mal documentés, agençant comme un patchwork des savoirs hétérogènes  : l’horizon s’élargit, sans contredire pour autant le grand récit surplombant de l’occidentalisation du monde.
A l’inverse, ce que l’on appelle aujour – d’hui l’«  histoire connectée  » s’attache à décrire les situations de contact à un moment donné, en un lieu précis, en une situation de rencontre intensément documentée. C’est le cas de la biographie de Vasco de Gama, que Sanjay Subrahmanyam (Alma Editeur, 2012) éclaire par des sources portugaises et des sources asiatiques, produisant une histoire plus complète et plus inquiète. C’est le cas également du dernier livre de Romain Bertrand, Le Long Remords de la conquête. Manille-Mexico-Madrid  : l’affaire Diego de Avila (1577-1580) (Seuil, 512 p., 25 €), qui révèle l’histoire des Philippines du XVIe siècle à travers le prisme d’un procès d’Inquisition ­intenté par le gouverneur espagnol. L’histoire connectée contrevient toujours au récit héroïque d’une mondialisation heureuse. Elle me plaît car c’est une histoire au ras des hommes, attentive aux paysages, accueillante à la ­saveur du monde, une histoire respectueuse de la diversité des sociétés, une histoire qui, avec délicatesse, « baisse la casse », au sens où elle renonce aux ­majuscules des idées générales.
Dans «  Léonard et Machiavel  », paru en 2008 chez Verdier, vous évoquez la possible rencontre, au début du XVIe siècle, entre Léonard de Vinci et ­Nicolas Machiavel, une rencontre qui a sans doute eu lieu mais qui n’est pas attestée par des documents historiques. Vous avez envie, écrivez-vous, d’« animer un peu ce théâtre d’ombres ». Quelle sont, dans cet ouvrage très littéraire, la part de l’imagination et celle du travail d’historien ?
De 1502 à 1504 environ, Léonard de Vinci et Nicolas Machiavel se sont croisés à Urbino ou à Florence, s’affairant aux mêmes choses aux mêmes ­moments. C’est plus qu’une coïncidence ou une concomitance  : ils ont partagé ce que j’appelle une contemporanéité, c’est-à-dire qu’ils ont vraisemblablement ressenti d’une manière consonante ce que Machiavel appelle la « qualità dei tempi ». Leur rencontre est une hypothèse plus que probable, mais Léonard ne dit rien de Machiavel et Machiavel tait jusqu’au nom de Léonard  : l’historien ne dispose donc pas de ce que les Américains appellent la smoking gun proof, la preuve irréfutable par le pistolet qui fume ­encore.
Cela dit, en tant que médiéviste habitué à la rareté documentaire, j’avais plus d’indices qu’il n’en fallait pour bâtir une ­intrigue très classique, reposant sur les ­solides étais de notes de bas de page énumérant la soixantaine de notations d’archives documentant les événements dont il est question  : personne ne m’aurait alors demandé si j’avais imaginé cette rencontre ! Mais j’ai fait un choix littéraire, qui est d’exposer la fragilité de mon propre discours, créant ainsi volontairement une équivoque de lecture  : au lieu de combler les manques, je cerne les lacunes, je circonscris les silences, ce qui revient à faire l’expérience de l’insuffisance de l’histoire. Cela ne m’empêche pas, je crois, de rester historien, de manière indéfectible, opiniâtre. Précisément parce que je teste la ­limite au-delà de laquelle le livre d’histoire se défait en tant que tel.
Il y a une autre manière de tisser histoire et littérature. Dans «  Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus  », Ivan Jablonka mêle un travail d’historien, très rigoureux, sur la déportation de ses grands-parents et un récit personnel, littéraire, sur cette quête ­familiale. Est-ce une nouvelle voie pour l’histoire ?
Oui, sans conteste, et des plus prometteuses, puisqu’elle reprend la forme très ancienne de l’enquête. Le livre d’Ivan ­Jablonka est une création littéraire qui ne contrevient pas aux règles de la méthode historique dont nous parlions précédemment. En ce sens, c’est une histoire contemporaine de sa littérature. Beaucoup se demandent cependant si un historien peut s’autoriser à susciter l’adhésion de son lecteur grâce à des formes littéraires qui reposent sur l’émotion. En tant qu’éditeur, soucieux de frayer de nouveaux passages vers un public qui se lasse de l’histoire, j’ai envie de dire oui. L’histoire est une forme fatiguée de savoir, elle pratique le plus souvent des formes d’écriture anciennes ou convenues. Il y a pourtant, dans le public, un intérêt spontané pour cette discipline, mais que l’on ne cesse de dédaigner ou de décevoir, comme si l’historien devait être un ­rabat-joie professionnel. Les gens nous parlent des Gaulois ? Nous leur répondons que les Gaulois, ça n’existe pas comme ils le croient. Ils s’enthousiasment pour les cathares ? Nous leur répondons que le catharisme aussi est une construction discursive. Ce qui est vrai, mais éloigne inévitablement de l’émotion de l’incarnation. Parce qu’elle est une pensée critique, l’histoire ne peut se satisfaire de parler la langue desséchée de la déconstruction, au risque de ne plus s’adresser à personne et de laisser filer loin d’elle, c’est-à-dire hors de son contrôle, les grands récits mystificateurs.
Nous vivons dans un monde qui a vu ­naître le révisionnisme et qui, aidé par la puissance d’Internet, se complaît aujourd’hui dans le complotisme. N’y a-t-il pas un danger, pour l’histoire, à s’engager dans ce chemin qui brouille les frontières entre l’imagination et le récit historique ?
Je suis conscient de me fixer une ligne de conduite qui est un peu sur le fil du rasoir. Mais il faut bien tenter quelque chose  : si l’on ne risque rien, il est clair que nous avons déjà perdu. Je ne crois pas aux formes anciennes de magistère de l’histoire des professeurs – l’historien public qui, en chaire, affirme d’une voix forte et assurée de quoi demain sera fait parce qu’il sait ce qu’hier a été. Je sais aussi que le temps de l’intervention nous est défavorable  : celui qui parle sans scrupule et sait mettre les rieurs de son côté l’emportera toujours sur celui qui se laisse embarrasser par les exigences de sa méthode. Alors que faire  ? ­Contre les récits entraînants des exaltés de l’identité, il faut armer des contre-récits tout aussi énergiques. Les formes d’histoire dont je parle, celles qui respectent les règles de la méthode en exposant leurs fragilités, doivent reprendre la main.
Le climat, dans la France inquiète de ce début de XXIsiècle, est à la quête identitaire. L’historien, estimez-vous, doit pourtant travailler à rebours de cette tentation en dénonçant cette «  passion des continuités  ». Pourquoi ?
Nous traversons un moment de régression généralisée où la pensée réactionnaire est en position dominante, même si les nantis de l’hégémonie culturelle qui tiennent aujourd’hui le haut du pavé continuent évidemment à se présenter comme luttant ­héroïquement contre le conformisme intellectuel. Dans ce contexte, une puissante ­injonction politique exhorte les historiens  : rassurez-nous sur l’ancienneté, la consistance et la clôture de notre identité.
Face à ce poison contemporain, que peut l’histoire ? Elle doit être indisciplinée, refuser tout net toute compromission avec ce projet idéologique qui prétend emprisonner la société dans la nostalgie d’un passé ­mythifié. La recherche passionnée de l’identité est contraire à l’idée même d’histoire, cette science du changement social qui raconte la manière dont les hommes et les femmes, en société, se rendent maîtres de leur destin. Contrairement à ce qu’affirment les apôtres de l’identité nationale, l’histoire n’est pas providentielle  : rien n’est jamais écrit d’avance. Lorsque l’histoire se laisse enfermer dans un piège identitaire, elle se limite au « déjà écrit », elle consent à cette théologie de l’inéluctable qui est la catastrophe qui vient. La seule pensée critique qui vaille, c’est de comprendre que d’autres choix sont possibles. L’histoire continue, parce qu’elle est continûment ouverte. Elle ne se contente pas de ce qui fut, mais demeure accueillante à ses devenirs possibles. Telle est peut-être la seule leçon de l’histoire  : elle a la certitude qu’à chaque moment s’est inventé quelque chose que l’on n’avait pas prévu.
À LIRE
Prendre dates. Paris, 6 janvier - 14 janvier 2015 de Patrick Boucheron et Mathieu Riboulet (Verdier, « La petite jaune », 144 p., 4,50 €).
Conjurer la peur : Sienne 1338. Essai sur la force politique des images de Patrick Boucheron (Seuil, 2013).

jeudi 28 janvier 2016

Svante Paabo: portrait de l'homme qui nous a lié à Néanderthal par "le Monde"

Svante Paabo, chasseur de génomes perdus

LE MONDE SCIENCE ET TECHNO | | Par
Pas une semaine ne se passe ou presque sans qu’un article scientifique fasse référence aux travaux de Svante Paabo. En 2010, l’Institut Max-Planck d’anthropologie évolutive, qu’il dirige à Leipzig (Allemagne), associé à la société américaine 454 Life Sciences, dévoilait le génome complet d’un homme de Neandertal. Le monde stupéfait découvrait que les néandertaliens et Homo sapiens s’étaient unis il y a plus de 50 000 ans, et que l’humanité portait encore les traces de ce métissage dans son ADN (entre 2 % et 4 %). Cette découverte ­contredisait des travaux antérieurs de Svante Paabo, mais couronnait un quart de siècle d’efforts patients pour retrouver de l’ADN ancien et le faire parler. Depuis, la compréhension de notre passé et des migrations humaines ne cesse de s’affiner grâce à ces outils qui bouleversent la paléoanthropologie. « Il a vraiment révolutionné notre discipline ! », résume son confrère Jean-Jacques Hublin, qui l’a rejoint à Leipzig en 2004.
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Svante Paabo, dans son bureau de l'Institut Max-Planck d'anthropologie évolutive, à Leipzig (Allemagne).
Svante Paabo, dans son livre Neandertal. A la recherche des génomes perdus, paru en octobre 2015 (Les liens qui libèrent), raconte cette aventure scientifique et humaine dans un style qui rappelle parfois celui de La Double Hélice (Robert Laffont, 2003), autobiographie de James Watson, malicieux codécouvreur de la structure de l’ADN. Quand il ­évoque son parcours, ses détours et contradictions, la piètre qualité de certaines études, sa paranoïa face à la contamination des échantillons ou encore la glorieuse incertitude de la compétition scientifique, souvent l’œil bleu du Suédois pétille.

Fasciné par le monde antique

Pour Svante Paabo, tout a peut-être commencé lors d’un séjour en Egypte avec sa mère, chimiste estonienne, à l’âge de 13 ans. Fasciné par le monde antique et les momies, il s’oriente pourtant vers la médecine quand il constate que l’égyptologie est trop poussiéreuse pour son tempérament fonceur. Mais les études médicales puis les recherches sur les virus ne seront qu’un détour pour mieux revenir à ses premières amours : étudiant à Uppsala, il profite du four de son laboratoire pour faire lentement racornir un foie de veau, succédané odorant de momie. Il montre qu’il est possible d’en tirer de l’ADN. Le voilà lancé sur les traces de vraies momies dans les musées poussiéreux de Berlin-Est, mais aussi de bestioles de plus en plus anciennes – quagga (un zèbre disparu), rat-kangourou, loup marsupial, chevaux, paresseux, mammouths – dont il parviendra au fil de ses affectations aux Etats-Unis puis en Allemagne à récupérer toujours plus d’ADN. Jusqu’au triomphe du génome néandertalien.
Pourquoi ce livre ? « Je l’ai écrit pour mes enfants », répond-il. Et pas pour les endormir avec le récit soporifique de patientes recherches. L’ouvrage contient aussi des notations beaucoup plus personnelles, qu’on ne rencontre guère dans ce type de littérature. Il ne fait pas mystère de sa bisexualité, évoque une forme de ménage à trois avec une franchise nordique (certains diraient une impudeur) qui a parfois pu choquer ses étudiants anglo-saxons. Il revient sur son passé d’enfant illégitime : son père, Sune Bergstrom (1916-2004), Prix Nobel de médecine (1982), menait une double vie. Mais il lui doit aussi deux fois la vie, la seconde lorsque, hospitalisé pour une embolie pulmonaire, il a été sauvé par de l’héparine, une molécule purifiée par son géniteur en 1943.
Rien ne l’obligeait à se dévoiler autant. « C’est important que les gens comprennent que la science est faite par des gens ordinaires. Sinon, c’est un mythe », lâche-t-il. C’est sans doute aussi par souci de démystification qu’il ne voile rien des aléas des collaborations, de la vie d’équipe, qu’il brosse des portraits parfois piquants de ses collègues et étudiants, qu’il souligne l’intense compétition internationale structurant la recherche, et qu’il ne cache pas non plus les conflits qu’elle peut engendrer. Son récit le montre également en quasi-capitaine d’industrie opportuniste, passant d’un partenariat avec une équipe industrielle à un autre pour profiter des meilleurs outils de séquençage génétique du moment. Ou tentant d’attirer les meilleurs chercheurs dans l’institut que la puissante société Max-Planck a taillé à sa mesure.

L’avènement du profilage génétique

Aujourd’hui, avec l’avènement du profilage génétique tel qu’il est proposé par des sociétés comme 23andMe, il devient possible de savoir quelle part de néandertalien se retrouve en chacun de nous. « Je voulais bloquer cette utilisation, la breveter », souligne-t-il. Mais les « libertaires » de son laboratoire s’y sont opposés. «  On en plaisante encore, mais je trouve dommage que des travaux financés par le contribuable allemand génèrent du profit en Californie. »
Plus profondément, il se dit « surpris que les gens aient accepté si facilement l’idée que nous soyons reliés aux néandertaliens ». Il avait craint que ses travaux ne prennent une tournure politique, ne fassent l’objet de récupérations racistes, mais la figure prétendument bornée du néandertalien, entretenue depuis sa découverte en 1856, a sans doute joué : « Ces métissages n’impliquaient pas de supériorité des Européens. »
Après toutes ces années de collaboration fructueuse, le monde des paléontologues le laisse perplexe. «  On dépend bien sûr d’eux pour connaître le contexte du génome. Mais cette discipline a un problème, car les données sont floues. Elle ne parvient pas à livrer des réponses que tout le monde accepte. » Les généticiens lui semblent plus prudents dans leurs affirmations, car ils savent que dans quelques années ils auront une réponse claire, indiscutable. C’est pour cela qu’il s’est finalement gardé de donner un nom latin d’espèce au premier individu de la grotte de Denisova, dans l’Altaï sibérien, entièrement séquencé à partir d’un minuscule fragment d’os d’auriculaire, une fillette « denisovienne » clairement différente de ses contemporains sapiens et néandertaliens. « Mais les généticiens aussi se fourvoient, et c’est une de ses qualités que de savoir le reconnaître », souligne Jean-Jacques Hublin, qui fait, lui, partie de la confrérie des chercheurs d’os.

Remonter plus encore dans le temps

Tenter de recréer l’homme de Neandertal, comme le généticien américain George Church l’a proposé, n’est pas une bonne idée, estime Svante Paabo. « J’y ai répondu dans le New York Times, rappelle-t-il. Techniquement, ce n’est guère envisageable. Et éthiquement, bien sûr, on ne pourrait pas créer un être humain par curiosité. » Refaire un mammouth ne l’enthousiasme pas plus : « Aboutir à un éléphant avec quelques poils… » L’ambre, de son côté, est certes un réservoir d’insectes, mais ne pensez pas y trouver de l’ADN pour faire renaître des dinosaures, comme dans Jurassic Park : « C’est sans espoir. »
Quels rêves scientifiques caresse-t-il donc ? Remonter plus encore dans le temps, extraire l’ADN de fossiles toujours plus vieux. Chez ceux d’Atapuerca (430 000 ans), en Espagne, « on commence à récupérer de l’ADN nucléaire ! » Car si les techniques qu’il a mises au point se sont démocratisées «  son groupe reste à l’avant garde pour récupérer l’ADN le plus ancien, le plus dégradé, et va continuer à faire parler de lui », témoigne David Reich (Harvard), qui a cosigné avec Paabo nombre d’articles mais poursuit aussi ses propres projets dans ce domaine désormais foisonnant.
Ce qui enthousiasme le plus Svante Paabo, c’est de chercher ce qui fait d’Homo sapiens ce primate si singulier, à la différence du néandertalien, qui, certes, maîtrisait le feu et la parole, mais n’a pas conquis le monde. « J’imagine que quelque chose dans notre combinaison génétique a rendu cela possible », dit-il. Mais quoi ? Ses équipes vont passer par la souris pour tenter de le découvrir, en observant les effets de cellules souches humaines sur son comportement, la croissance de ses neurones et de leurs connexions. « C’est un projet pour les deux années à venir », dit-il. Son institut a embauché des spécialistes à cette fin. La machine à découvrir de Leipzig va continuer de tourner à plein régime, le capitaine, à 60 ans, toujours aux commandes.
Cette détermination, cette capacité à suivre son idée jusqu’au bout, Jean-Jacques Hublin, qui partage avec lui un passé « compliqué », croit en connaître la source. «  Les gens qui s’intéressent aux origines ont souvent des problèmes d’origine eux aussi. Ce n’est pas un hasard s’il s’intéresse à l’ADN. C’est la sublimation d’un questionnement plus personnel. »

jeudi 14 janvier 2016

Discovering a second "archaic group of humans" in Indonesia?

article published in the "Guardian" January 14th 2016

Sulawesi find: 118,000-year-old stone tools point to 'archaic group of humans'

Discovery of 311 implements on Indonesian island suggest modern humans settling there 60,000 years ago would have met an ‘isolated human lineage’

A model of a skull from a species of Hobbit-sized humans called Homo floresiensis, which was found in a cave on the Indonesian island of Flores.
A model of a skull from a species of Hobbit-sized humans called Homo floresiensis, which was found in a cave on the Indonesian island of Flores. Scientists now believe they may have had relatives on other islands. Photograph: Stephen Hird/Reuters/Corbis

The diminutive prehistoric human species dubbed the “Hobbit” that inhabited the Indonesian island of Flores long before the arrival of Homo sapiens apparently had company on other islands.
Stone tools that are at least 118,000 years old have been discovered on the island of Sulawesi, indicating a human presence, scientists said on Wednesday. No fossils of these individuals were found in conjunction with the tools at the site called Talepu, leaving the toolmakers’ identity a mystery.

“We now have direct evidence that when modern humans arrived on Sulawesi, supposedly between 60,000 and 50,000 years ago and aided by watercraft, they must have encountered an archaic group of humans that was already present on the island long before,” said archaeologist Gerrit van den Bergh from the University of Wollongong in Australia.
“Like on Flores, where Homo floresiensis evolved under isolated conditions over a period of almost 1m years, Sulawesi could also have harboured an isolated human lineage. And the search for fossil remains of the Talepu toolmaker is now open,” van den Bergh said.
The researchers described 311 stone tools, most made of a very hard limestone. Archaeologist Adam Brumm of Australia’s Griffith University said they were produced by humans striking one stone with another, fashioning smaller pieces with knife-like sharpness.
“They mostly comprise simple sharp-edged flakes of stone that no doubt would have been useful for basic tasks like cutting up meat, shaping wooden implements, and so on,” Brumm said.
Found nearby were fossils of an extinct elephant relative and extinct giant pig with warthog-like tusks.
The 2004 announcement of the discovery in a Flores cave of fossils of Homo floresiensis – a species about 1.1m (3ft 6in) tall that made tools and hunted little elephants – jolted the scientific community.
Scientists have been eager to unravel the region’s history of human habitation. Sulawesi may have served as a stepping stone for the first people to reach Australia roughly 50,000 years ago.